UNIVERSITY
OF
DISTANCE

EMPTY THRONE

Disque de plexiglas 90 x 90 cm
600 ampoules L.E.D.
10 pièces uniques

 

L’histoire de la représentation de Bouddha a commencé par une absence, entre le IVe siècle avant J.-C. et le Ier siècle après J.-C., avant que les écoles du Gandhara et de Mathura ne diffusent une image anthropomorphique de Bouddha. Pendant les 500 ans qui ont suivi sa mort, les bouddhistes l’ont représenté par des symboles comme les empreintes de pieds, la fleur de lotus, le trône vide surmonté d’une roue ou d’un arbre. Mais l’image de Bouddha semblait se faire si pressante que le trône vide, ou le cadre vide, était parfois pourvu de jambes, de mains et d’oreilles !

 

 

En 2007, à l’autre bout de l’histoire de la représentation de Bouddha, je suis resté en arrêt devant les auréoles électriques qui tournent lentement dans la pénombre des temples du Myanmar, et je m’en suis inspiré pour créer mes dix auréoles : 600 ampoules sur un disque de plexiglas transparent, une dentelle de soudure au dos, dix programmes éblouissants avec mes couleurs préférées en spirales, en rayons et en cercles concentriques.

J’ai remarqué que les Birmans, pour économiser des ampoules, ne remplissaient pas toujours la surface du disque appelée à être cachée par la tête des statues dans les temples. J’ai reproduit ce vide d’ampoules qui a la forme d’un trou de serrure pour provoquer une circulation entre deux manifestations d’une même absence, un appel d’air entre deux fenêtres ouvertes à plus de deux mille ans de distance, le vide du Bouddha enlevé répondant au trône vide d’avant sa représentation.

Pour moi, ce vide entouré de spirales est à la fois une porte d’entrée qui invite à glisser dans le temps et l’espace, et la matérialisation, par la lumière, d’une présence en creux, d’un appel au corps. J’alterne depuis dix ans travaux photographiques, radio, livres, à Paris, en Asie, en Afrique, et c’est la première fois que j’invente des objets : la technique est pauvre, les points de soudure ont souffert du transport, quelques ampoules ne s’allument plus et je n’ose pas les remplacer. Cet objet m’émeut parce qu’il n’est pas un objet “design”, ma seule exigence technique a été l’invention d’un petit boîtier transparent en 12 volts car les gros boîtiers de contrôle birmans pesaient lourd et chauffaient dangereusement.

Avec la carte mémoire qui les commande, les enseignes de pharmacie ont une souplesse d’affichage qui permettrait de programmer ce que j’ai obtenu au Myanmar à force de soudures ; paradoxalement, la fragilité et les possibilités limitées d’une connectique “manuelle” poussent à une esthétique que les enseignes de pharmacie n’atteignent pas. Depuis que j’ai créé Empty Throne, à chaque passage en France, je regarde les croix vertes et je me demande pourquoi elles clignotent bêtement dans le froid alors qu’elles pourraient, aussi, révéler des absences, ouvrir des passages pour glisser d’un continent à l’autre.

 

 

Au Laos, à Vientiane, Phinith m’a emmené voir, dans deux pagodes, des auréoles très différentes, vraisemblablement commandées en Chine et offertes aux pagodes par des fidèles. Les premières sont des tambours de la taille et du volume d’horloges de gares, montés sur des portiques, avec deux disques qui tournent l’un sur l’autre et laissent passer la lumière par des fentes comme les cascades murales dans les restaurants chinois. Les secondes sont en néon et représentent en leur centre un éléphant et une fleur de lotus (la veille de la naissance de Bouddha, sa mère a rêvé d’un éléphant blanc qui lui révélait le caractère exceptionnel de son fils ; aussitôt né, Bouddha a marché, et des fleurs de lotus sont nées sur ses pas). Les auréoles lumineuses ne sont pas une tradition dans les pagodes Laotiennes ; les moines les ont casées tout en haut d’un mur. Elles étaient éteintes, nous les avons branchées nous-mêmes. Filmées avec mon appareil photo, surexposées, le détail du néon disparaît, et elles se transforment en machines fantastiques, trous de lumière ou réacteurs, qui agissent en silence dans le haut de la pièce.