Dans les villages que je connais, les bergers peuls partent jusqu’à cinq mois de l’année en brousse, en transhumance avec leurs troupeaux. Pendant ces longs mois, ils sont le plus clair du temps seuls avec les bêtes, et ne se regroupent que le soir autour de campements.
En brousse, ils s’entraînent à déclamer des « poèmes » ou « éloges » de leurs troupeaux, et quand la transhumance est finie, au village, les adolescents se lancent dans des joutes oratoires, auxquelles les filles prêtent une oreille attentive : c’est à celui qui saura le mieux dire la beauté de son troupeau, sans trébucher sur un seul mot. Je suis triste de ne pas comprendre, car la langue est magnifique (la plus belle que j’ai entendue en Afrique, avec l’amharique) et ils semblent très fiers de leurs trouvailles linguistiques ; on réclame aux plus forts, ceux qui déclament plusieurs minutes sans le moindre accroc, de recommencer plusieurs fois, pour le plaisir des variations que je les entends introduire dans leurs poèmes de brousse.

J’avais remarqué, sur les murs des cases, tracé au charbon ou à la craie d’écolier, des silhouettes de zébus, à peu près toujours la même, avec une petite tête triangulaire, de grandes cornes et une bosse énorme sur le dos. J’ai passé mon cahier d’écriture aux bergers d’un village qui venaient faire une pause dans leur journée en me regardant écrire, et je leur ai demandé de dessiner des vaches. Et puis je leur ai donné des feuilles blanches, au début je n’avais qu’un stylo bleu, ensuite j’ai dû trouver un stylo quatre couleurs, et finalement je suis venu avec de beaux stylos de dessin, avec d’autres couleurs. Tous les zébus sont tournés dans le même sens. La bosse a toujours, pour eux, une importance énorme, ils la décorent, elle se transforme en grand soleil ; je sais qu’ils répètent une forme, comme celle que j’avais vue sur les murs, depuis la nuit des temps, mais je ne peux pas m’empêcher de penser qu’ils voient leurs zébus beaux comme ça, et que la bosse, en réalité petite poche de graisse molle, irradie dans leur esprit. Les sigles qui marquent certains dessins correspondent aux motifs tracés au couteau sur la peau des bêtes pour désigner leur appartenance. C’était une façon de signer les dessins, puisque aucun des jeunes hommes qui ont dessiné pour moi n’est allé à l’école publique. Certains savent lire et écrire l’arabe avec des plumes sur des tablettes de bois. J’ai plusieurs fois été ému de l’étonnement qu’ils avaient de mon aisance avec le papier ; par exemple, déchirer et redéchirer en morceaux de plus en plus petits les pages d’un brouillon que je jetais : ils ont autant de difficulté avec le papier quand je leur apprends le geste pour le déchirer net que moi avec les pis des zébus quand ils m’apprennent à les lubrifier avec du lait et à les traire !


Antonin Potoski 2008 


Un défilé de zébus :