Bangla paper bags
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Je cherche un point du Bangladesh enfoui sous plusieurs couches de marchés. Pour trouver, j’engage toute ma concentration, toute ma jouissance d’orientation. Je dois tourner, quitter les lumières vives des parties propres du bazar, avancer sans ralentir comme tous les gens qui glissent contre moi à vive allure, avancer dans le noir en pensant me tromper, me souvenir de quelques marches, d’un couloir qui est peut-être une ruelle, et oh ! Ça y est… voici les ateliers où de pauvres mains fabriquent inlassablement des sacs en papier pour les épiceries, les quincailleries, les magasins de fruits ou de cosmétiques, assemblant, en un fond et deux côtés, des pages de cahiers d’écoliers, des copies d’examens ou des chutes d’imprimerie de livres scolaires. Je ne m’arrête pas, je ne m’installe pas, les colleurs sourient mais ce n’est pas une boutique comme, quelques mètres plus loin (mais à plusieurs couches de mondes de distance), celles où l’on s’empresse de faire asseoir les clients pour dérouler devant eux, sur une estrade, des dizaines de longis amidonnés.
Quand j’ai trouvé les ateliers, la première fois, je collectionnais déjà ces sacs en papier, pour la beauté de l’écriture bangla et pour les mots qu’on y trouve en anglais, pour tout ce qu’ils disent du pays, pour toutes les petites histoires en écritures d’élèves qu’ils contiennent. Acheter des fruits, dans les marchés de ce pays, c’est aussi acheter des mots, qui ne sont jamais les mêmes. J’en achetais des lots à des grossistes qui me prenaient pour un fou, et je les triais pour garder les jolies écritures ou les phrases émouvantes, comme à Bamako j’avais collectionné, en choisissant chaque jour un ordinateur différent du cybercafé, les phrases tapées par les utilisateurs précédents dans la case « objet » des mails et gardées en mémoire par la fenêtre du navigateur. Deux collections qui constituent des descriptions du Mali et du Bangladesh par les mots que j’y ai trouvés.
De voyage en voyage, je fais cet exercice à l’arrivée : plonger dans la foule, glisser dans l’obscurité, retrouver l’endroit, comme une cale de bateau où les esclaves sourient. Cet endroit m’impressionne parce qu’il met en espace l’étrangeté de ma vie, de mes passages d’un monde à l’autre : ici est un des points par lesquels mon existence glisse vers d’autres points. Si je devais un jour spatialiser ce que j’ai toujours pensé et ressenti comme des glissades sous les continents (alors que voyage en avion, par les points que sont les aéroports), ce serait par une pièce comme celle-là : personnes assises, peau sombre, ampoule jaune, murs sans couleur, passage secret, hub au cœur de mes vies. Comme si l’atelier et les sacs en papier qui y sont produits se confondaient, comme si l’on pouvait se tenir là, debout sur le seuil du passage secret, et sentir le monde se retrousser autour de soi comme on peut retrousser les sacs pour révéler les histoires qu’ils contiennent.


Antonin Potoski 2009