Les funérailles de Germaine Dieterlen
Texte enregistré pour la série documentaire Feuilleton dogon sur France Culture

Mai au Mali, saison chaude. Au cybercafé à Bamako je reçois un message de la radio qui me demande si je peux monter très vite une mission pour aller enregistrer les funérailles de Germaine Dieterlen, sur la falaise de Bandiagara. Germaine Dieterlen était anthropologue, élève et successeur de Marcel Griaule chez les Dogons, elle est retournée régulièrement dans sa maison de Sangha, jusqu’à sa mort, en 1999. La radio me rappelle dans une cabine téléphonique. La température oscille entre quarante et quarante-sept degrés, on dort la nuit mais le sommeil ne repose pas, le corps se vide de sueur, on se réveille fatigué. Même la douche ne rafraîchit pas, l’eau est toujours chaude.

J’attends dans la cabine que le téléphone sonne en regardant les gens passer dans la rue, et quand je décroche ma voix atterrit à Paris en comité de direction, la directrice met le haut-parleur pour que tous entendent, ils m’envoient un « chargé de réalisation » avec du matériel dernier cri (un Nagra numérique et un très bon micro stéréo) pour prendre le son. Il s’appelle Pierre, le consul du Mali à Paris accepte de lui délivrer un visa dans la matinée, il arrive un mardi soir à Bamako.

Entre temps j’ai téléphoné au producteur de documentaires qui avait informé la radio de cet événement. Le monsieur m’a gentiment rappelé, en me recommandant de joindre son équipe (un caméraman, un preneur de son et la petite fille de Germaine Dieterlen) à leur arrivée à Sangha, la commune dogon à partir de laquelle Griaule et Dieterlen ont opéré, et à partir de laquelle le tourisme se développe aujourd’hui, le passage de l’un à l’autre étant assuré par les mêmes familles liées aux anthropologues. Quand j’ai le caméraman au téléphone, je me présente avec beaucoup de précautions, j’explique que je ne suis pas journaliste, que cette position, venir s’ajouter à une autre équipe dans un petit village, ne m’est pas très agréable, je lui dis même qu’à sa place je serais un peu embêté, il me dit : « Non, pas du tout, il faut juste qu’on mette en place un système pour que vous n’apparaissiez pas dans le champ de la caméra ». Il est chaleureux, il me dit que les funérailles commenceront le vendredi à l’aube, qu’eux rallieront le village la veille, qu’il faudrait que nous y soyons le jeudi soir au plus tard. Il me demande si nous connaissons des gens à Youga, ce village, haut perché dans la falaise, où les funérailles auront lieu pendant deux jours, j’ai dit que nous viendrions avec Noël, fils du chef d’un autre village, qui connaît bien le chef de Youga. Le caméraman me prévient qu’il y aura sûrement une négociation à faire pour que nous puissions assister aux funérailles, que nous devrons régler cela directement avec les gens du village. Noël, à qui j’en parle, n’est pas inquiet. Les funérailles sont des fêtes publiques auxquelles tout le monde est convié, on en parle loin du village pour qu’il y ait foule et que la fête soit belle, et pour ce qui est des enregistrements, ses amis de Youga seront d’accord.

Noël a trouvé une voiture, un chauffeur, il a chargé des cartons d’eau minérale, et avec Pierre tout juste arrivé de Paris, le mercredi à l’aube, nous prenons la route vers Youga. Nous pourrions atteindre Sangha, sur le plateau de Bandiagara, à quinze kilomètres de Youga, mais nous faisons escale à Ségou, chez Adé, l’ami artiste, qui revient tout juste de la falaise où il modelait des céramiques avec une potière, et qui nous demande une journée pour se préparer à repartir avec nous. Adé est très étonné, alors qu’il était sur la falaise, chez lui à Gogoli (un quartier de Sangha), de ne pas avoir entendu l’annonce des funérailles. Cette histoire ne lui semble pas claire du tout. Les funérailles de Marcel Griaule ont eu lieu à Sangha en 1956, elles ont eu un grand retentissement populaire. Celles de Germaine Dieterlen, que les Dogons associent à Griaule comme si elle avait été sa femme, devraient selon Adé être organisées à Sangha, c’était son lieu de résidence, à partir duquel elle rayonnait pour ses recherches. Adé est également inquiet de l’absence du « chef des guides » de Sangha, lié à la famille des informateurs et à la mémoire de Griaule et Dieterlen. Si un tel événement se fait sans lui, si personne n’est au courant, il y a une énigme à percer.

Etant de Sangha, Adé ne nous promet pas de nous accompagner à Youga, il pourrait être considéré par un traître par les gens de son quartier si ils sont effectivement opposés à l’événement, ou tenus à l’écart. Avant de dormir, à Ségou, dans la cour chez Adé, j’entends les Dogons qui rient de bon cœur en prononçant ces mots : « Aube-funérailles », « les funérailles de l’aube ». C’est la première fois, de leur mémoire de Dogons, qu’ils entendent parler de funérailles qui commenceraient à l’aube. Les funérailles d’une vieille dame auxquelles j’avais assisté avaient commencé dans l’après-midi, elles avaient duré la nuit, le lendemain, la nuit suivante, et s’étaient terminées à l’aube. C’est Jean Rouch, le cinéaste, qui avait lui-même filmé les funérailles de Marcel Griaule, qui aurait planifié les funérailles de Dieterlen à Youga, deux mois avant son accident mortel au Niger. S’il avait été là, c’est lui qui aurait tourné le film, c’est lui que nous aurions rencontré.

Je me dis que Youga a pu être choisi pour des raisons esthétiques, le village est caché presque en haut de la falaise, sous un surplomb monumental, coupé droit, qui semble prêt à se détacher. On l’atteint plus facilement par la plaine en grimpant dans les éboulis. Du village, on accède au plateau par un réseau de failles profondes. Et je me dis que l’aube, pourquoi pas, c’est pour la lumière, pour les besoins du reportage.

Au Pays Dogon, les funérailles peuvent avoir lieu longtemps après la mort, on n’a plus besoin du corps, il est représenté par des habits qu’on couche sur une civière. La famille du défunt organise les funérailles quand elle a pu réunir assez d’argent pour payer les danseurs, et la bière de mil qui sera distribuée à volonté à tous les visiteurs. Il semble que les images de ces funérailles seront intégrées à un reportage sur Germaine Dieterlen, qui sera vendu à la télévision. J’imagine que la production, en accord avec les descendants de Germaine Dieterlen, a pu financer une partie du coût des funérailles. Adé, qui s’est déjà renseigné par téléphone depuis Ségou, dit qu’on parle de deux millions de francs cfa sur la falaise. Je ne sais pas. Cela doit coûter assez cher.

Je rappelle le caméraman pour lui dire de ne pas s’inquiéter si nous arrivons en retard, il me répète que les funérailles commenceront à l’aube, je dis qu’au pire nous arriverons à ce moment-là. Il me demande avec insistance qui sont les Dogons qui m’accompagneront, d’où ils sont, il me fait répéter leurs noms. Je suis un peu étonné par cette insistance.

Jeudi matin, Adé est prêt à partir, nous quittons Ségou, nous roulons toute la journée sur cette longue route qui traverse le Mali, en guettant les dizaines de tornades de poussière qui glissent sur le paysage autour de nous. Nous arrivons à Sangha juste après le coucher du soleil. Adé va dormir chez lui à Gogoli, nous le laissons au comptoir d’un hôtel dans Sangha, j’aimerais réussir à atteindre Youga ce soir, même s’il faut marcher de nuit. Adé a déjà ouvert une bouteille de bière, il discute avec un ami, il me dit au moment où nous partons : « Il y a des chances que je vienne vous trouver à Youga demain. » Ce ne serait donc pas si grave pour lui. J’espère fort qu’il pourra venir, ses récits sont magnifiques, je voudrais qu’il parle dans nos émissions autour des funérailles.

Nous descendons, par la route de Banani, dans la plaine au pied de la falaise. Il fait déjà nuit noire quand le chauffeur gare la voiture dans la cour d’un modeste campement touristique, en bas de Youga. Nous sommes sept, Pierre de la radio, Noël le Dogon, quatre porteurs et moi ; nous entreprenons l’ascension de la falaise à pied, dans les éboulis, sur la roche plus chaude que l’air, qu’on sent recracher toute la chaleur qu’elle a absorbé dans la journée. Quand nous faisons une pose, un groupe de jeunes porteuses d’eau nous rattrape, elles s’arrêtent quelques instants avec nous. Nos torches sont éteintes, le ciel est plein d’étoiles, on sent juste leur odeur de sueur très forte, leur respiration essoufflée, tout près de nous, nous sommes brûlants, mouillés comme elles de sueur, unis par la nuit qui masque nos différences, par les grillons qui chantent dans les rochers autour de nous. Pierre vient pour la première fois au Mali, il ne savait pas il y a trois jours qu’il serait propulsé ici, et il ne voit pas le monde dans lequel il avance.

Enfin arrivés à Youga, avant de nous reposer, nous allons saluer le caméraman, la petite fille Dieterlen et le preneur de son qui dînent sur le toit d’une case. Nous nous présentons tous les trois, je dis que nous sommes contents de les rencontrer, d’être finalement arrivés à temps. Eux nous regardent en silence, ils ne parlent pas, ils ne nous proposent pas de nous asseoir, de boire un verre avec eux. Mal à l’aise, je dis que nous allons nous poser, je propose qu’on se voie un peu plus tard. Ils se regardent : « Plus tard… Comment ça, plus tard ? » Ils regardent l’heure, il est huit heures du soir. Ils restent à nouveau silencieux. Je demande comment les choses vont se passer le lendemain, comment on peut s’organiser, à quelle heure ça va commencer, comment on se retrouve le matin, est-ce qu’on va les suivre en prenant soin de rester derrière la caméra ? Ils disent : « Nous on ne sait rien, on sait seulement que ça va commencer à l’aube. » Le caméraman ajoute : « Est-ce que vous avez pu négocier avec les villageois ? » Je dis : « Pas encore, nous arrivons tout juste, nous allons les rencontrer. » Les trois Français ne nous disent rien de plus, nous sommes estomaqués, par contraste avec notre envie de les rencontrer, que des Français, à quatre mille kilomètres de chez eux, puissent trouver l’énergie et la volonté d’être si froids avec d’autres Français. Noël en est tout troublé. Je suis étonné par le changement d’attitude du caméraman, il m’avait semblé chaleureux la première fois au téléphone. Ils sont peut-être fatigués, mais cela n’explique pas tout.

Nous passons la soirée avec les amis de Noël et le chef, qui vient fumer sa pipe et jouer à des tours de magie avec nous. Pierre et moi sommes fatigués, nous prenons congé et allons nous coucher sur le toit où les Dogons ont installé nos matelas. Noël reste discuter avec le chef, il lui explique pourquoi nous sommes venus : enregistrer, pour la radio, les funérailles, rencontrer ces blancs, parler de Germaine Dieterlen. Le chef de Youga lui donne son accord.

Un homme est déjà couché sur notre toit, juste au-dessus de l’endroit où nous discutions. Quand il nous rejoint pour dormir Noël me dit que c’est le guide des Français, qu’il est sûrement là pour nous espionner. J’ai du mal à le croire, je ne vois pas pourquoi il nous espionnerait. Quand je lève la tête, de mon matelas, je vois Pierre assis à l’autre bout du toit, du côté de la plaine qui se déploie deux cents mètres plus bas, la poussière semble s’être levée, elle brouille la surface de la terre, c’est comme une mer silencieuse et sèche, elle souffle jusqu’à nous, de très loin, un air d’une grande douceur.

Nous nous levons à l’aube, Noël affirme que ça ne commencera pas à l’aube. Pendant que nous avalons un verre de Lipton un groupe de femmes et de jeunes filles descend, par le sentier principal du village qui passe devant le hangar de paille sous lequel nous sommes abrités, avec de grands récipients vides, pour aller chercher l’eau de la journée à la pompe, en bas dans la plaine, pour boire et cuisiner. Les hommes qui nous entourent leur barrent le passage. Le ton monte. Noël nous traduit que ces femmes doivent, comme chaque matin, aller chercher l’eau dans la plaine, mais que les garçons veulent qu’elles aillent figurer sur la place publique, pour faire semblant qu’il y a du monde aux funérailles. Les femmes se fâchent, plus tard le soleil sera haut et il fera beaucoup plus chaud, elles tentent de forcer le barrage, les garçons mettent un rondin comme une barrière en travers du sentier, les femmes disent : « Comment on va faire aujourd’hui pour cuisiner ? », les garçons ne cèdent pas. Noël dit : « C’est Aube-funérailles qui commencent ! »

Une demi-heure plus tard nous entendons des coups de fusil, nous sommes prêts, nous ne savons pas si nous devons aller au-devant des Français ou les attendre. Une file indienne de vieux, avec leurs fusils, passe devant nous, suivis pas le caméraman et le preneur de son, ils passent tout contre nous, nous les saluons, ils passent sans rien dire, pas un mot. Alors nous les suivons sans risquer d’apparaître à l’image, ce n’est pas pratique du tout, Pierre prend le son en se cachant derrière un rocher, comme un voleur. Ils repassent devant nous. Nous fermons la procession qui remonte vers la place publique où les funérailles vont commencer. Le guide des Français, Anagalé, le jeune de Sangha qui a passé la nuit sur notre toit, se retourne devant nous et nous fait signe de partir, avec des gestes clairs et violents. Noël lui dit : « Non, nous avons déjà prévenu le chef, tout est réglé. »

Arrivé à l’entrée de la place publique, j’ai besoin d’une explication : l’accueil du soir, le mutisme du matin, la violence du guide, cela commence à faire beaucoup. Les Blancs et leur guide sont de l’autre côté de la place publique. Noël parle avec le chef, un long moment, il a juste le temps de me traduire que le chef ne pose aucun problème, mais qu’il semble coincé par les blancs. Le guide revient vers nous avec un air de tueur, il nous dit de partir, que le village ne veut pas de nous. Je dis que nous sommes venus de France pour voir ces Français, qu’il faut que je parle au caméraman. Il arrive vers nous, entièrement vêtu de blanc, avec une épaisse moustache qui se termine en spirales, blanche, un bob blanc dont les deux côtés sont relevés, et une écharpe blanche. Il dit : « Vous ne pouvez pas agir contre l’avis des villageois, c’est leur décision, c’est une cérémonie intime, ils l’ont décidé comme ça, vous verrez pour cet après-midi, mais ce matin vous ne pouvez pas y assister. » (Je note la cérémonie « intime », au regard de ce que les femmes en pensaient ce matin) Je dis : « Mais vous vous rendez compte de ce que c’est pour nous, être venus jusqu’ici, et manquer le début des funérailles ?
- Écoutez, je ne suis pas responsable des décisions que Laure Adler prend dans son bureau…
- Monsieur, il me semble, j’ai cru comprendre que si les choses étaient claires entre nous, le village serait entièrement d’accord pour que nous suivions les funérailles.
- (Il s’énerve) Écoutez, c’est leur décision, ils ne veulent pas que vous assistiez ce matin, maintenant j’ai du travail. » Et il tourne les talons.

Le chef nous demande d’attendre la prochaine cérémonie qui aura lieu dans l’après-midi. La mort dans l’âme, nous montons un peu plus haut dans le village, où le son de la place publique nous parvient, Pierre réussit à capter l’ambiance, nous ne voyons rien. Je reste seul dans une ruelle avec Noël. Je ne me suis jamais trouvé face à une mauvaise fois si flagrante, ou si ce n’est pas de la mauvaise foi, une si grande inhumanité, pour un sujet qui nous rapproche forcément, ce n’est pas comme si nous étions une télévision concurrente sur un sujet à sensation : nous sommes certainement la radio qu’ils écoutent en France, c’est sa directrice et leur producteur qui se sont parlés de l’événement. Nous ne serions jamais venus si le caméraman, au téléphone, nous avais dit que ça le dérangeait. Il a insisté pour que nous soyons là dès l’aube pour ne pas manquer le début, je l’ai cru de bonne foi. Alors je me dis qu’il n’a pas voulu prendre la responsabilité de nous interdire de venir, cela aurait été délicat vis-à-vis de la radio : il nous a laissé venir en espérant que nous serions bloqués par les villageois. D’où peut-être son insistance lors du coup de fil de Ségou pour savoir quels étaient nos soutiens dogons. Mais alors, sa responsabilité est grande, parce que nous sommes là, Pierre est venu spécialement de Paris, et nous sommes coincés dans une ruelle.

Anagalé, leur guide, est passé devant nous. Il a vu que Pierre enregistrait l’ambiance. Nous savons par des jeunes du village qu’il a raconté au caméraman et aux gens qui l’entouraient que les villageois étaient choqués parce que nous prenions le son en violation de leur décision. Noël avait raison, Anagalé nous espionne. Il passe toute la journée allongé, à faire semblant de siester, sous notre hangar. Les trois Français sont plus haut dans le village, au niveau de la place publique, et le guide fait des allers-retours entre eux et nous. Vers midi, le chef vient nous voir, il s’excuse officiellement de ce qui s’est passé ce matin. Il dit à Noël que nous pouvons désormais assister à toutes les cérémonies. Tant que nous ne faisons pas de photos (nous ne sommes pas en Asie), nous pouvons tout enregistrer. L’espion est là, toute la journée, je fais très attention à ce que tous mes propos restent objectifs, je dis au chef : « Pour nous, c’est grave que ces gens ne nous parlent pas, nous sommes venus parce que Germaine Dieterlen est une femme respectée pour son travail en France, et parce que notre radio a du respect pour le travail de ces Français. »

Plus tard, à l’heure la plus chaude, des vieux viennent chercher Noël. Il m’appelle au bout d’un quart d’heure, je m’assois avec eux, à l’écart du hangar, sous un gros rocher en bordure du chemin. Noël pense que les vieux sont sous l’influence des Français qui auraient appris par le guide que le chef était venu nous donner son accord. Il y a maintenant deux camps dans le village. Le camp de ces vieux, à qui on a dit que nous avions dû soudoyer le chef pour obtenir son accord et qui s’opposent à notre présence, et le camp du chef qui dit qu’il perdrait l’honneur si nous étions renvoyés, qu’il serait alors obligé de renvoyer l’équipe de télévision. Noël me glisse que le problème est très sérieux, qu’il est en train d’enfler dans le village. Je demande alors de traduire que nous ne sommes pas comme une équipe de télévision, que la directrice de notre radio a été prévenue par le producteur de ces gens-là, que nous ne serions jamais venus si le caméraman ne m’avait pas dit au téléphone que nous pourrions prendre le son en restant derrière la caméra, que la radio fonctionne avec l’argent de l’état, et que les funérailles de Germaine Dieterlen sont un événement important pour les Français, nous allons en parler à la radio, mais nos enregistrements ne vont pas faire un produit que nous allons vendre comme un reportage à une chaîne de télévision, les gens qui filment ont dû payer, nous ne pourrons pas le faire. « Nous sommes venus ici par respect pour le travail de cette dame avec les Dogons, si notre présence crée un trop grand problème, ce sera très grave pour nous, pour notre travail, mais nous partirons. »

Noël me demande de le laisser, il me glisse que les vieux sont féroces et qu’il n’entrevoit pas de solution. Je me dis, pour chercher de bonnes raisons aux Français, qu’ils nous voient peut-être comme des jeunes Européens d’aujourd’hui (eux ont entre quarante et cinquante ans), comme je pourrais les décrire moi-même : la bouche en cœur, plein d’amour et d’intérêt pour le monde, « Ah bon, je ne comprends pas que vous n’ayez pas envie de nous voir, nous on est venus pour vous, pour Germaine, parce que c’est passionnant ce que vous faîtes. » Eux n’ont rien demandé.

Mais en même temps, non : il y a eu cet accueil plutôt chaleureux au téléphone. Et ces choses qui m’agacent : la malhonnêteté d’une morale qui se met toujours à la place de l’autre, qui revendique toujours le point de vue de l’autre, « c’est une cérémonie intime », « c’est leur décision », « c’est important pour eux ».

Je suis agacé par l’idée qu’un blanc pose problème si il apparaît dans le cadre d’un documentaire en Pays Dogon. Toujours ce fantasme d’un Pays Dogon sans blancs, sans musique moderne et sans matière plastique. Ce fantasme « ethnographique » qui tue la vie, qui fait qu’à Sangha, la culture des masques a été figée par les écrits des anthropologues, alors que dans les zones où l’anthropologie a peu opéré les masques continuent d’évoluer, comme depuis la nuit des temps. Et aussi, pour les villageois, l’absence de blancs discrédite encore un peu plus l’événement, si ce sont les funérailles d’une grande dame française, il devrait y avoir plein de blancs, de la famille, et plein d’admirateurs. C’est ça qui ferait plaisir aux villageois, « leur » point de vue : plein de touristes !

Adé arrive enfin de Sangha, au moment où nous sommes prêts à renoncer aux funérailles, au cœur de nos émissions. Il ne réalise pas tout de suite la situation, il nous embrasse, « Alors , ces funérailles ? », nous partageons une bouteille de bière. Je ne sais pas comment aborder le sujet car Anagalé, l’espion, fait semblant de dormir dans le dos d’Adé. Je me lance dans les faits, je ne déborde pas une seconde de ces faits, je dis seulement à la fin : « Nous sommes des hommes, nous sommes venus de loin, si ce monsieur est un homme je veux qu’il nous dise lui-même de partir, je veux qu’il nous le dise en face sans se servir des villageois. » Adé réfléchit. Il est de Sangha (un témoin qui pourrait rapporter ce qu’il a vu ici), il a une cinquantaine d’années, il a réussi sa vie, il a de l’autorité. Il nous dit : « Venez avec moi. » Je pense que nous allons voir les Français, en montant vers la place publique je me prépare à l’explication finale.

Au fond de la place publique, sise entre deux énormes pans de roche, on trouve à droite la case à palabres, dite « togouna », et à gauche la concession où, sous un hangar de paille, les Français attendent la reprise des funérailles. Plus l’heure tourne et plus les couches du problème s’approfondissent. Les gens de Youga ont accepté de l’argent pour organiser les funérailles, mais ils ne se sentent pas concernés. Germaine Dieterlen n’a pas vécu à Youga et peu de villageois s’en souviennent. Ils laissent s’écouler de longues heures entre deux petits bouts de funérailles, on sent qu’ils se contentent de remplir leur contrat, sans assiduité.

Adé parle au chef, le chef lui indique un monsieur de Sangha qui serait l’intermédiaire entre les Français et le village de Youga, le fils d’un des principaux informateurs de Germaine Dieterlen. Devant ce monsieur, Adé me demande : « Quand les blancs t’ont dit qu’il y aurait sûrement une négociation avec les villageois, est-ce qu’ils t’ont dit qui aller voir ?
- Non.
- Ils ne t’ont pas dit d’aller voir ce monsieur ?
- Jamais. »

Le monsieur n’est pas content. Les Français auraient dû nous dire de passer par lui, tout aurait été beaucoup plus simple. C’est lui le responsable de l’événement, piégé par Adé, il est obligé de jouer son rôle jusqu’au bout. Adé et le monsieur se mettent d’accord pour convoquer le conseil du village, sous la case à palabres. Quelle que soit l’issue, pour moi, c’est une expérience importante. Quand on visite les villages dogons, en touriste, on nous dit tout le temps : « Voici la togouna, la case à palabres, c’est là que se règlent les problèmes du village. » J’ai déjà fait la sieste sous une togouna, attendu qu’une tempête de sable passe sur nous, mais c’est la première fois que je suis à l’origine d’un problème et que je vais réellement vivre la case à palabres dans sa fonction.

Les notables du village sont prévenus, ce sont des vieillards qui arrivent un à un. Adé reprend tout l’enchaînement des faits, des premiers coups de fil au blocage de ce matin. Pendant l’exposé des faits le caméraman arrive, visiblement nerveux, il lance aux Dogons avec un air agacé : « Bon ? » (Quand est-ce qu’on continue les funérailles ?), et comme les Dogons ne s’interrompent pas il se retire aussitôt. Il n’a croisé ni mon regard, ni celui de Pierre. Adé, diplomate, pour ménager une issue à un problème qui semble ne pas en avoir, choisit de dire que nous avons fait une faute (nous n’avons pas su à qui demander l’autorisation d’enregistrer) et que nous proposons de la rattraper devant le conseil réuni. Nous nous déclarons coupables d’avoir commencé à enregistrer avant d’avoir parlé à la bonne personne. Les anciens débattent et proposent que nous payions une sorte d’amende, pour nous rattraper. Adé demande combien. Les villageois répondent que la togouna n’est pas un marché, qu’on n’y marchande pas, que c’est à nous de donner notre prix. Alors je dis la vérité : dans notre budget nous avons emporté une somme pour les imprévus. Nous pouvons payer 30.000 ou 40.000 francs cfa mais pas au-delà, même si cela signifie la fin de notre mission, parce que nous dépasserions le budget alloué à notre voyage. Un vieux tente de protester (parce que la somme est dérisoire, sans commune mesure avec ce qu’a dû payer la production télé) mais Adé lui cloue le bec : « Qu’est-ce que tu viens de dire ? On ne marchande pas sous la togouna. » Alors je paie, 40.000 francs cfa, et Adé commande des noix de kola pour sceller notre accord.

Les trois Français arrivent aussitôt. Le caméraman s’avance et demande : « Alors ? » Je lui explique : « nous avons trouvé un accord. » Il en mangerait sa moustache : « Un accord ? Quel accord ?
- Nous avons le droit d’assister aux cérémonies. »

Adé, quand plus tard nous évoquons la scène, le décrit comme un « chat énervé ». Le caméraman tourne la tête plusieurs fois, nerveusement, il dit : « Il est où Anagalé ? », et à un autre : « Appelle Anagalé ! » Le guide arrive devant la togouna. « Anagalé, qu’est-ce que tu dis, toi ? » devant le conseil, Anagalé sait qu’il ne peut rien dire. Alors le caméraman prend une longue inspiration et lève la tête très haut, avec ses habits blancs, sa moustache blanche, son chapeau blanc et son écharpe blanche, et il s’adresse à Adé : « C’est vous qui faites la traduction ?
- Oui.
- Alors, traduisez ceci. »
Il se présente, précise qu’il est le caméraman de Jean Rouch depuis dix-sept ans. Il est très choqué que l’on puisse se comporter comme nous l’avons fait ce matin. C’est une attitude qu’il trouve extrêmement grossière, faire des enregistrements sans l’autorisation du village, et il tient à préciser qu’il n’est en aucun cas à l’origine de notre présence ici. Il désapprouve totalement notre attitude car il la trouve irrespectueuse des Dogons, de leurs coutumes, et des règles du village. Après avoir traduit, Adé dit : « Les villageois ont bien compris tout cela, Antonin et Pierre se sont excusés, et le conseil leur a donné le droit de rester. » Le caméraman ne veut pas s’y résoudre, il insiste : « Oui, mais, comprenez bien, j’estime que c’est une attitude honteuse (et son regard déterminé, encore une fois, ne se pose ni sur moi, ni sur Pierre, il balaie l’assemblée des Dogons en nous évitant soigneusement), qu’on ne peut pas, dans un village qu’on ne connaît pas, se comporter avec autant de mépris pour le fonctionnement… » Je le coupe : « Monsieur, vous pouvez nous regarder, vous pouvez vous adresser à nous, vous vous adressez aux villageois alors que c’est à nous que vous parlez, toute la journée on a attendu que vous veniez nous voir, depuis hier soir, on avait très envie de vous rencontrer, de parler avec vous, le problème ne date pas de ce matin puisque déjà hier soir, on est venu vous saluer et vous nous avez accueillis de façon glaciale.
- (Il hausse le ton) Mais c’est absolument ridicule ! »
Là, les Dogons nous arrêtent, ils sentent que nous allons nous disputer, Adé nous dit : « Maintenant, un accord a été trouvé, selon la coutume des Dogons, il faut que vous fassiez la paix. Maintenant vous allez vous serrer la main. » C’est trop bon : je tends ma main, le caméraman tend la sienne, et ensuite il serre celle de Pierre.

Quand ils comprennent que nous resterons jusqu’au bout l’ambiance se détend un peu, nous échangeons quelques mots, mais les trois Français sont très peu loquaces, et nous n’avons jamais l’occasion de parler de Germaine Dieterlen. Sa petite fille surtout semble très mal à l’aise, on la filme en train de faire la ronde avec des villageois sur la place publique, ou en train de tenir une louche, la nuit, debout au milieu des danseurs, en la balançant devant elle, pendant une heure, avec un néon aveuglant en pleine face. Elle semble souffrir de la chaleur, elle semble lasse d’être là, d’avoir accepté de se prêter à cette mascarade. Peut-être que la présence de Français, que notre regard, renforce son malaise, et je la comprends. Peut-être qu’elle est affectée par toutes sortes de complications financières qui lui échappent, et qui ont précédé notre arrivée. On dit que les intermédiaires de Sangha ont « exporté » les funérailles à Youga pour dissimuler la ponction qu’ils ont faite au financement.

Anne, jeune anthropologue de Bordeaux, arrive à Youga avec trois amis maliens, deux Dogons et un Peul, le vendredi, à la même heure que nous la veille. Elle a raté le début des funérailles parce que son ami le maire de Sangha (Youga est pourtant sur la commune de Sangha) n’a pas été informé de la date exacte des funérailles et n’a pas pu la lui communiquer. Des cérémonies cachées, dont on n’informe ni le maire, ni les villages alentours ? Adé me dit : « Je suis le seul ressortissant de Sangha, en dehors des intermédiaires. Les gens de Youga baissent le regard devant moi. Tout le monde a honte de ce qui se passe. »

La danse qui commence le soir doit durer toute la nuit. Sur la place publique, pendant que l’équipe de télévision filme la jeunesse en train de danser, Noël me dit, furieux : « Youga, c’est l’origine des masques, on dit que c’est ici que nos masques sont nés, c’est un village sacré, c’est différent des autres villages, même les masques ici sont différents, tu n’as pas remarqué ? (il n’y a aucun masque en bois : ils sont en coton, en corde, en tresses) C’est très grave, ce que Youga est en train de faire, si Youga accepte ça, alors c’est la fin du Pays Dogon, c’est la fin pour nous. Tu vois les gens qui sont là ? Le caméraman qui filme ne le sait pas, vous-mêmes vous ne pouvez pas le voir : les gens qui dansent sur la place publique ce soir ne sont pas des gens de Youga, ce ne sont même pas des gens de la falaise. Les responsables de Youga ont payé des ressortissants de la plaine pour venir danser ici, parce qu’ils coûtent moins cher que les gens de la falaise, ils ne sont pas habitués aux fêtes qu’on donne pour les touristes, et dans la plaine ils n’ont pas souvent l’occasion d’organiser des fêtes, ils sont contents de venir ici. Les gens que tu vois danser pour Germaine Dieterlen ne sont même pas des gens de Youga. » Avec l’argent des Français, les Dogons font sous-traiter la figuration !

Le samedi, il y a encore deux petits bouts de funérailles. Anne prend des notes, Noël essaie d’apprendre des choses auprès des villageois. Alors qu’il pose une question à un vieux, Anagalé, l’espion qui a perdu la face, se jette sur Noël et l’empêche de parler au vieux : « Youga est un village sacré, tu n’as pas le droit. » Noël lui répond : « Je suis un jeune Dogon, comme toi, j’ai le droit d’apprendre des choses sur ma culture. » Le vieux lui donne raison.

Pendant la dernière danse, Anne me dit que les danseurs qui sont sous les masques ne connaissent pas les pas, ils suivent approximativement le premier d’entre eux. Ils ne sont pas de Youga, ou ne sont pas initiés. D’autres touristes arrivent, les danses sont molles, on ne distribue pas de bière, ils repartent. Les masques sont comme des grands brûlés, les danseurs sont enrobés de bandelettes de cotonnade blanche, avec juste une fente pour les yeux, et une antenne de corde rose sur le haut de la tête qui retombe vers l’avant, comme un crochet mou, un peu comme d’antiques télétubbies (pardon les ethnologues), vraiment troublants et beaux.

Noël m’explique que lors des vraies funérailles, la foule qui entoure les danseurs est tellement dense qu’on doit les repousser pour faire un peu d’espace aux danseurs. Devant nous la foule est très clairsemée, un villageois ouvre un paquet de bonbons et les envoie sur la place publique, les gens se bousculent pour les attraper, cela crée un semblant de cohue dans le cadre de la caméra. Et puis, je ne sais pas comment, ça se passe trop vite, le caméraman, un appareil photo à la main, se retrouve les deux jambes en l’air, pointées vers le ciel, il a glissé sur un pan de rocher, il se redresse, un peu vexé, un grand fou rire couvre le son des musiciens, il fait sa photo. Le dos de sa chemise blanche est brun de poussière, il retire son écharpe, la secoue vigoureusement et la remet fièrement autour de son cou pour clore l’incident. Les gens rient mais Adé m’explique que tous voient sa chute comme un signe : son entreprise pourrait mal se terminer. Alors, pour éviter qu’il ait un accident grave, on égorge une poule, pour qu’elle prenne le mauvais sort à sa place, à l’endroit où il a glissé. Le caméraman filme le sang qui tombe du cou de la poule, je vois que c’est un beau plan, il suit la ligne de sang derrière l’homme qui emporte la poule décapitée.

L’après-midi du samedi s’étire, notre temps est compté, nous avons rendez-vous avec notre chauffeur, nous allons dormir à Iréli, le village de Noël, nous voulons y passer une journée avec Adé et sa potière avant de partir pour Bamako. Quelle joie de descendre vers la plaine, de saluer des Peuls qui vont par deux ou trois au milieu des pierres, quelle joie d’échapper aux tensions de Youga !

J’ai revu Anne à Paris. Les trois Français ont quitté Youga juste après nous. Anne avait envie, pour son travail, de leur parler, alors elle a quitté la fête qui devenait sympathique après le départ des étrangers, les villageois commençaient à se détendre et à s’amuser, elle a rejoint les Français sur la terrasse de leur hôtel à Sangha, elle les a salués, ils étaient assis, ils sont restés silencieux, comme lors de notre arrivée. Anne est restée dix minutes en se disant : « Je tiens bon, il va bien se passer quelque chose. » Il ne s’est rien passé, elle n’a pas pu discuter avec eux. Avaient-ils seulement un souci d’exclusivité qu’ils n’ont pas osé nous dire ?

Finalement les gens de Youga, le village sacré, « l’origine des masques », ont peut-être trahi la population de Sangha en acceptant de « blanchir » le détournement des funérailles, mais en s’impliquant si peu, en les faisant sous-traiter à des gens de la plaine, en prêtant les masques à des faux danseurs, ils ont roulé les Français, et ils ont évité de brader leur tradition : les funérailles de Germaine Dieterlen n’ont pas eu lieu. Adé dit même, quand je le revois à Paris : « C’est sûr, un jour, on refera les funérailles de Germaine Dieterlen, comme il faut. » Si j’étais journaliste, je continuerais à me renseigner à Paris, pour dénouer les fils de cette histoire, l’organisation des funérailles, la décision du film, la succession de Jean Rouch, les intérêts, les jalousies, les tromperies sur la falaise, mais il ne faut pas forcément démystifier toutes les histoires, l’histoire de Dieterlen, de Rouch, de Griaule, de la France et des Dogons, elle est plutôt réussie, c’est bien d’y croire un peu. Adé dit encore, un mois après l’événement, qu’on commence à en parler sur la falaise, c’est comme ça dans les villages, la parole enfle, comme un champignon atomique, jusqu’au moment où tout aura été dit.

Lorsque nous arrivons à Iréli, une vieille femme vient de mourir. Le crieur public annonce la nouvelle, debout sur un rocher, en haut du village. Sa voix résonne contre la falaise. Des dizaines de coups de feu sont tirés dans la nuit, les salves s’enchaînent sans interruption pendant de longues minutes. Une danse est organisée sur la place publique, simplement pour marquer le décès. La date des funérailles sera décidée plus tard par la famille de la dame. La danse est éclairée avec des petits paquets de tiges de mil qu’on enflamme au sol. La flamme est brève, elle éclaire les visages qui se pressent autour des danseurs, quelques instants, la scène et les visages replongent vite dans le noir et le rythme des percussions accélère. La foule est si serrée autour des danseurs qu’un homme s’empare de tiges incandescentes et fouette les spectateurs du premier rang pour les faire reculer. Pierre danse avec eux.

Le samedi soir à Iréli, nous savourons notre sensation de liberté sur un toit, juste avant la nuit, quand un grand nuage noir descend du ciel : ce sont des milliards de sauterelles qui assombrissent le crépuscule, elles passent au-dessus de nous, presque au raz de nos têtes. Pendant trente minutes, sans discontinuer, cela semble interminable, elles imposent un étrange silence émaillé par le son très doux de leurs ailes. Celles qui ont le malheur de tomber près de nous se font attraper, on leur arrache les ailes et les pattes. Sautées à l’huile, nous les mangeons, je les avale entières, avec les têtes, pour m’endormir en espérant faire des rêves de sauterelles.




 

Deux mois après les funérailles de Germaine Dieterlen je suis de nouveau en Insulinde, dans les montagnes du peuple Toraja. Un chef est mort il y a deux ans, j’assiste à une journée de ses funérailles, elles durent depuis deux jours et se poursuivront encore plusieurs jours.

Les morts sont embaumés, on les garde à la maison jusqu’au jour des funérailles, cela peut durer des années : comme chez les Dogons, les funérailles ont lieu quand la famille est prête, quand elle a pu réunir assez d’argent pour organiser la fête. Celle à laquelle j’assiste est somptueuse, des familles défilent au pied du cercueil dressé sur des pilotis, apportant de toute la région des porcs et des buffles albinos. Chacune de ces offrandes est consignée par la famille du défunt et constitue une dette pour de prochaines funérailles. C'est l'enfer des porcs : depuis deux jours déjà on en sacrifie des centaines, il y en a des tas dans tout le village. On nettoie des tripes dans les rizières en eau, du sang cuit dans des troncs de bambou posés sur des braises. Les hommes font la fête, se saoulent au doux vin de palme dans le hurlement assourdissant des animaux.

On verse le vin laiteux dans des portions de tronc de bambou, on se promène avec son bambou à la main, j’en ai descendu plusieurs volumes déjà, je vois maintenant les funérailles à travers l’ivresse de tous les gens qui nous entourent, et ce voile d’alcool dans mon regard me renvoie directement à la falaise de Bandiagara : le Pays Dogon, on le vit, on le regarde, on affronte cette grande plaine de feu, on monte la dune, on part aux champs, avec l’ivresse de la bière de mil. Chez les Dogons, ce sont les femmes, au Pays Toraja, les hommes préparent le vin de palme.

Le tourisme semble délicatement absorbé, nous sommes peut-être vingt ou trente étrangers à cette cérémonie de funérailles, tous plus ou moins intégrés à des groupes de villageois. On sourit aux touristes, leurs photos, leurs films ne dérangent pas, on ne les sollicite pas non plus, on les laisse aller et venir. Cette capacité d’absorption passive des Torajas est telle qu’ils arrivent presque à faire disparaître les étrangers, au milieu des cadavres de porcs, derrière le regard bleu des buffles.

Je voudrais que les amis Dogons voient ça : des villages haut perchés dans les montagnes, comme les leurs, un animisme isolé en terre musulmane, comme le leur, un peuple reconnu par l’administration indonésienne pour son succès touristique mais pas pour la culture animiste qui est pourtant à l’origine de ce succès, exactement comme les Dogons au Mali, de jeunes Torajas qui se disent plus facilement chrétiens que musulmans, comme les jeunes Dogons, de jeunes guides touristiques torajas qui sont, comme chez les Dogons, parce qu’ils en vivent, les plus fervents défenseurs (ou les inventeurs) d’une culture orthodoxe, un enseignement scolaire qui ne se fait pas en toraja mais en indonésien, la langue nationale, comme il se fait en français, langue nationale, chez les Dogons, un paysage de rizières façonné depuis des siècles par les Torajas, de la terre portée depuis la plaine par les Dogons pour fabriquer des champs en terrasses dans les failles du plateau de Bandiagara qui étaient stériles mais qui retenaient l’eau, des morts que l’on n’enterre pas, les Torajas les déposent dans des tombeaux excavés dans des rochers ou des falaises, les Dogons les déposent dans les failles de leur plateau ou de leur falaise, de jeune guides musulmans de Makassar qui tentent d’attraper des touristes à la descente de leur avion ou de leur car alors qu’ils n’ont aucune considération pour l’animisme qu’ils sont censés présenter, exactement comme les guides de Bamako ou de Sévaré, il y a tant de parallèles, et l’ivresse du vin de palme est si proche de l’ivresse de la bière de mil, mais ces parallèles n’ont aucun sens ethnologique.

Le seul sens qu’ils auraient, ce serait de réaliser mon rêve : voyager avec des Sahéliens en Asie. Tout ce qu’ils diraient, penseraient, ressentiraient, tout ce que j’entendrais enfin, au lieu de l’imaginer à chacun de mes voyages hors d’Afrique, donnerait une réalité à ces fausses ressemblances. Dans la salle d’embarquement de l’aéroport de Makassar, je me tiens sous les lettres en néon orange qui signalent « TORAJA EXECUTIVE LOUNGE ». Tout semble réuni : Tidiane, Noël, je rentre à Paris, je vais chercher de l’argent, je vous emmène voir les buffles albinos.


Antonin Potoski 2008