Vertiges de la répétition 

Par Pierre Brullé
Art Press no. 407
Janvier 2014

Le fleuve coule à quelques mètres de la maison et, inexorablement, ses eaux érodent la berge déjà détrempée par les pluies continuelles. Ouvert sur le monde, le fragile refuge est à la merci des inondations, ou d’un glissement de terrain. Sensible à la précarité des choses, Antonin Potoski explore ce sentiment, sans insistance, du côté de la jouissance paradoxale que l’on peut en tirer. Car enfin pourquoi s’infliger tant d’inconfort dans des voyages incessants ? Pour écrire ? En effet, mais surtout, peut-être, pour faire l’expérience de la différence, de sa propre différence : pour essayer de se connaître à travers l’expérience de l’altérité, à la recherche de l’émotion, toujours momentanée, d’une appartenance. S’appliquant à détecter des décalages, des petits riens significatifs, des choses inexprimables et inexprimées, l’écrivain parvient ainsi, par moments, à une identification avec autrui, similaire à celle, rêvée, à laquelle il arrivait enfant, lorsqu’il détaillait, dans un livre de son âge, des tableaux pédagogiques représentant l’Égypte pharaonique.


Dans Cités en abîme, son livre précédent, Potoski établissait des passages secrets entre des pays de cultures très éloignées, comme le Mali et le Japon. Dans son nouveau livre, où il parle aussi de « hubs géographiques », il reprend cette approche, mais de manière plus concentrée, des deux côtés du fleuve qui marque la frontière quasi infranchissable qui sépare Bangladesh et Myanmar, infranchissable au point que pour aller d’un pays à l’autre il doit transiter par Oman, le Pays de Myrrhe, à quelque 4000 kilomètres de là.


La capacité associative mise en œuvre par Potoski est implicitement liée à la synesthésie dont il est coutumier. Il évoque d’ailleurs confusion de la vision et de l’audition, ou assimilation entre parcours temporel et parcours spatial, auxquelles il est sujet, donnant l’exemple parlant de l’écoute d’un disque vinyle, entre face A et face B. Plaisir de retracer un déroulement, un cheminement, de goûter l’espace interstitiel, comme lorsqu’on change de morceau ou de face – comme lorsqu’on passe quelques heures seulement au Pays de Myrrhe, avant de retourner au Pays de Cardamome, mais sur l’autre rive. Dans un chapitre justement intitulé « Synesthésie », Potoski rapporte son étonnement d’avoir vu, à Mascate, en bord de mer, un grand échassier blanc s’envoler dans la nuit, puis, quelques mètres plus loin, quelques instants plus tard, un autre (ou le même) faire de même, et encore un autre, répétant à intervalles distincts la même action, la force de cette expérience ayant été redoublée d’avoir été ressentie avec une amie également sujette à ce type de trouble sensoriel. De même, dans la circulation chargée, les véhicules se dépassent et se re-dépassent… La répétition d’une action ou d’une vision donne l’impression de vivre dans une boucle ; comme lorsqu’on fait un tour de quelques minutes en speed boat jusqu’aux bateaux méthaniers amarrés au large, brillamment éclairés ; comme lorsqu’un ami traverse exceptionnellement le fleuve, sans papiers ni visa, pour découvrir, le temps d’une journée, un autre monde.


Le redoublement des sensations s’accompagne parfois d’un dédoublement de la conscience, car on peut partir et rester à la fois : s’imaginer comme l’autre qui part, ou comme celui qui a peut-être trouvé sa place. Souvenir d’enfance quand, à la fin des vacances en Provence, on se voyait déjà dans la voiture roulant vers la Lorraine. Répétition, variation, pause, reprise… Faisant écho à la scène de l’oiseau qui s’était « répétée de façon identique, superposable », Potoski se livre à d’autres superpositions, ou même à des transpositions d’un monde dans un autre : un Sahel bouddhiste, une Asie musulmane… Cet exercice s’avère propice à une interrogation sur la différence entre les attitudes et les caractères, d’une race, d’une religion, d’une sexualité à l’autre. Par ce jeu, Potoski est confirmé dans sa passion pour « l’existence de plusieurs mondes incompatibles ». Il nous le dit : « Il faut désirer la différence, jusqu’à l’incompatible » – et rêve d’un monde où la différence pourrait être vécue sans être revendiquée, « reconnuesans être déclarée ». Différents modes de vie – à vivre, et à restituer comme des modes musicaux, dans leur polyphonie complexe qui peut s’accorder un moment, comme le coassement des grenouilles du Pays de Cardamome ou encore le réglage rythmique des coups de pilon des pileuses de mil au Sahel. Accord, désaccord, silence, reprise… nonchalance, accélération… pour se mettre à nouveau à l’unisson, pour vivre à nouveau ensemble et partager une émotion, de joie ou de tristesse.


Nouvelle identification (en abîme) lorsqu’un jeune garçon efféminé danse exactement comme dans les vidéos vues sur le Net : les gestes sont superposables à la perfection, pour ne pas dire répétés à l’identique. Mais, de même que la synesthésie devenait outil interprétatif pour décrypter certains mystères du monde, la faculté de voir les choses se superposer peut se métamorphoser a contrario en capacité dissociative, permettant à Potoski de détecter et d’identifier la falsification d’une vidéo manipulée qui sert de prétexte à des heurts interreligieux, les musulmans étant persécutés par des bouddhistes qui donnent alors de leur religion une image inattendue. Géographie du souvenir, topographie du désir, morcellement du récit en contrepoint, l’espace se déplie, les temporalités se déploient, et Antonin Potoski nous entraîne dans le sillage de son imaginaire.