Entretien  

Je n’avais plus d’accès au courant électrique quand j’ai reçu un lot de questions pour mon entretien avec Le Matricule des Anges. Je me connectais à internet par mon téléphone. J’ai téléchargé le document Word envoyé par e.mail sur la carte mémoire du portable. Je l’ai copié sur mon laptop, mais la batterie n’était plus assez chargée pour que j’y travaille. J’ai eu le temps de photographier les questions sur l’ordinateur avant qu’il ne s’éteigne et j’y ai répondu à la main, dans un cahier, en m’y reportant sur le petit écran de l’appareil photo. À force de l’éteindre et de l’allumer pour zoomer sur les questions, l’appareil s’est grippé, peut-être à cause de la poussière qui volait ce jour-là ; l’objectif est resté coincé, à moitié sorti. Par chance, l’écran fonctionnait encore en mode lecture. J’ai enfin voyagé à quatre heures de car pour retrouver le courant électrique, saisir mes réponses et les envoyer par e.mail.

Propos recueillis par Jérôme Goude : cliquer ici pour accéder au Matricule des Anges, numéro 122, avril 2011, pages 32 à 34


Extraits de réponses brutes, par e.mail :

Cités en abîme s’ouvre sur l’évocation de la frontière du Bangladesh et du Myanmar et se referme sur celle d’un accident de vélo au Myanmar. Question inévitable (rires), qu’y faites-vous aujourd’hui, pour quelles raisons y êtes-vous encore ?

Je ne dois mon bras cassé ni au Myanmar, ni au Bangladesh, ils n’y sont pour rien ! Effectivement, le temps de Cités en abîme correspond à un temps d’apprentissage de ces deux pays (en parallèle de l’Éthiopie et d’Oman). Toujours l’un avec l’autre. J’ai appris à ne plus séparer ces deux pays. Dans les marais salants au Bangladesh, les montagnes birmanes font un contrepoids au paysage ; derrière ces montagnes bat le cœur de mon amitié la plus réussie. J’ai nagé dans les eaux boueuses de cette frontière une heure avant la prise de mon portrait pour Gallimard, c’était un bois à demi immergé par une marée saumâtre, un sombre univers de crocodiles.

De l’extérieur, on rattache le Bangladesh au monde indien et le Myanmar à la péninsule sud-est asiatique. Pour moi ces deux pays forment un ensemble, même univers de pluies, de boue, pendant sept à huit mois, même illusion de douceur pendant les mois cléments, mêmes physiques à l’exacte charnière entre les physiques indo-européens et les physiques extrême-orientaux. Les états du nord-est indien seraient à rattacher aussi à cet ensemble de boue et d’or mouillé ; je ne les connais pas.

Il m’a toujours semblé, à lire la presse anglophone indienne, que l’Inde était bien d’avantage encline à adhérer à l’impériosité des « valeurs humanitaires » — et donc à céder à une certaine inversion des valeurs : celui qui parle anglais contre celui qui ne le parle pas, le social worker envieux des étrangers qui l’on embauché dans leur NGO contre le travailleur indifférent, les femmes contre les hommes, les enfants contre tous.

Le Bangladesh, dans une certaine mesure, est protégé par l’Islam ; le Myanmar l’est par son protectionnisme politique et stratégique (qui pérennise l’impérialisme Bamar et bouddhiste sur les peuples halogènes). De tous les combats à mener pour l’humanité, me semble devoir primer celui-ci : laisser persister le plus grand nombre de différences, donc de poches d’isolement, et cela peu importe les raisons de cet isolement. La raison de l’isolement, ou du protectionnisme, est rarement défendable, sauf s’il n’est dû qu’au relief, aux conditions physiques, forêts ou montagnes, ou climat infernal de boue et de moustiques comme ici, ou tout simplement ingratitude générale qui préserve des visiteurs.

Je n’ai pas une préférence accrue pour des cultures autres, des sociétés autres, au détriment de la mienne. C’est pour la mienne que j’écris. Ce n’est pas parce que je vis en voyage, en déplacement depuis treize ans, que je « préfère » d’autres sociétés. Elles sont toutes assez détestables. Seule l’infinie variation des valeurs, des gestes, des gentillesses, constituent une richesse dont on a du mal à estimer l’importance quand on s’inscrit dans un seul monde, une seule société. Notre richesse pour l’avenir.

Me plaît cette idée que l’humanité a tout essayé — et essaiera tout encore. Toutes les méchancetés, toutes les sensualités, pour s’en consoler.

Notre forme humaine, nous la traversons d’abord dans un corps, nous avons tous ces corps, nous en faisons ce que nous décidons. Alors, comme toute construction sociale est un enrobage de la jalousie, comme aucune société ne présente un modèle enviable, ne peuvent nous advenir que des états de grâce. Nous devons nous battre pour la persistance de tous les blocs, toutes les séparations, toutes les oppositions qui offrent à notre avenir ne serait-ce que la richesse d’une différence.

Alors, cet ensemble Bangla-Myamma (sans « n » ni « r » audibles), ce n’est qu’une étape dans ma traversée de la forme humaine ; les identités que j’y rencontre m’y font avancer plus qu’ailleurs. Et, aussi, c’est le premier monde envers lequel je ne ressens aucun agacement — partout ailleurs, hormis au Japon, j’alterne exaltation et exaspération.

Qu’est-ce qui, initialement, a motivé le choix de cette destination : le Bangladesh, le Myanmar dont beaucoup ici (en France) (et moi le premier) doivent ignorer l’existence ? Par extension, comment se manifeste chez vous le désir impérieux de vous rendre à tel endroit du globe ou à tel autre ?

J’ai grandi en Lorraine, nous possédions une merveilleuse colline et un bois en Haute-Provence où nous nous perdions pendant les vacances. Ma sensibilité s’est construite dans une amplitude entre la grise Lorraine et ce monde déjà ensablé, presque saharien, de Provence. Quand nous quittions la Provence fin août, au moment des gros orages et des éclairs qui fendaient les arbres, je devenais un être en deux points : chacune de mes pensées passait par là-bas où j’étais aussi, pour se transformer en idée. Et là-bas, cette Provence qui courrait sous la Lorraine pendant le long tunnel d’études scolaires, était un avant-poste vers le Sahara, vers une portion de territoire au Sud de la Libye relié à ma représentation de l’avenir proche (environ l’an 2000 à l’époque). Chacun de mes voyages, chacune de mes destinations n’est pas tant un choix qu’une projection de ma pensée. Je passe, mes pensées passent, par cet endroit avant que je décide de m’y rendre. J’y vais enfin parce que l’endroit fait déjà partie de mon système de pensée géographique.

Il est étrange de dire « faire passer sa pensée par un endroit ». Cela ne correspond pas au sentiment d’être « habité par un lieu visité ou par l’anticipation de sa découverte » : c’est une géographisation, une géométrisation des idées, qui a peut-être à voir avec la synesthésie ? J’ai seulement découvert le mot, et la signification de synesthésie, synesthète, à Mascate, l’an dernier (un handicap mineur, une membrane qui est étanche chez tout le monde mais pas chez les synesthètes, entre deux parties du cerveau). Je ne sais plus comment, en discutant avec la petite fille des amis chez qui j’habitais, je me suis rendu compte qu’elle associait aux notes de musique des couleurs précises. Je ne sais pas lire la musique. Mais chez moi, comme chez elle aussi, les lettres de l’alphabet sont en couleurs. Ses couleurs ne correspondent pas du tout aux miennes. Chaque synesthète est convaincu de ses couleurs, ce n’est pas une question débattable, deux synesthètes défendront mordicus leurs couleurs respectives et trouveront absurdes celles des autres — comme j’ai toujours trouvé absurdes les couleurs énoncées par Rimbaud, qui n’était vraisemblablement pas synesthète mais dont on dit qu’il a été séduit par l’idée des lettres en couleurs soufflée par un ami, lui véritablement synesthète.

Il est très difficile pour un synesthète de concevoir que d’autres gens ne ressentent pas ce phénomène. Chacune de mes notes, chaque touche de clavier sous mes doigts, chacun de mes titres, ont ces couleurs. Et pour la première fois, en faisant ces recherches, j’ai vu une représentation du temps dessinée par un synesthète : encore une fois, différente de la mienne, mais juste, dans son principe. Les heures, les journées, les mois, les années, les siècles, ont une géométrie précise dans mon esprit, je peux les dessiner. Les pensées, les lettres, le temps, se sont structurés avec la géographie, à l’époque où ma plus grande fierté avait été de faire croire à un garçon de mon âge, en Lorraine, que j’étais Arabe. Et à la fin de l’été, je me contorsionnais pour admirer, au bas de mon dos, la zone la plus bronzée, presque noire quand la peau était plissée.

Le Bangladesh, le Myanmar, mais aussi le Japon, le Mali, l’Ethiopie, le Laos, la Thaïlande, l’Ukraine et, entre autres, le Sultanat d’Oman, Cités en abîme enchaîne et/ou imbrique, faisant fi de toute linéarité narrative, des micro-récits descriptifs, anecdotiques et réflexifs, sur vos nombreux voyages. Ces allers-retours textuels ne répondent-ils pas à vos vertigineux allers-retours géographiques ?

Le principe de Cités en abîme est dicté par mon mode d’écriture, et, effectivement, de déplacement permanent : je prends des notes, disons, en Afrique, dans un milieu donné, une semaine plus tard je reprends ces notes ailleurs en Asie, intérieurement encore dans la continuation d’une complicité sensible avec les gens qui m’entouraient en Afrique. À mon écriture de ces moments en Afrique se joignent alors des éléments de la réalité qui m’entoure en Asie. Cela provoque des alignements de situations ; je vois ces alignements, ces échos d’un monde à l’autre, un peu comme l’espace ouvert par deux miroir que l’on dispose face à face. Quand on se tient entre les deux miroirs, se dessine un tunnel, un abîme, comme si mes alignements de situations avaient généré un passage sous les continents, d’un point à un autre de mon partage d’existence.

Il me semble, aussi, que c’est une façon appropriée de parler du monde, du temps des avions, des téléphones et des memory cards — dans des pays où, simultanément, on regarde la télévision chez des voisins parce que tous les foyers n’en ont pas, comme le faisait ma grand-mère. Tant de moments de mes quotidiens à l’étranger me renvoient au vécu de mes grands-parents, à la France d’avant ma naissance.

Page 205, vous évoquez votre « relation magique à la géographie ». Qu’entendez-vous par là ?

À une certaine période de mon enfance, je dessinais des cartes du monde. D’autres continents, d’interminables isthmes. Je dessinais des mondes différents, des planètes différentes, avant de savoir que tout cela existait, que le monde répondrait à mon désir d’altérité au-delà de mes espérances.

Samuel l’ami Dogon, Henok et Sosina en Éthiopie, ou Wolebu, Tidiane, Phinith au Laos, le général, Than Shwe, un certain Antonin madrilène et, parce qu’il est ici impossible de les citer tous, Krishna, Nurkorim ou Faizana au Myanmar, loin de l’exotisme qui est l’apanage de nombreux touristes, vos voyages sont placés essentiellement sous le signe de la rencontre effective. Ce qui autorise cette kyrielle de rencontres, ces amitiés, est-ce selon les termes de Jacques Derrida l’ « hospitalité inconditionnelle » des populations des pays traversés (excepté l’Ukraine et l’Inde, apparemment, rires) ?

Atroce, l’Ukraine et l’Inde, pour la première fois j’ai circulé dans des sociétés humaines dont je n’ai pas perçu la bienveillance. Partout ailleurs, la présence humaine m’a toujours paru protectrice. En Ukraine et en Inde, des sociétés absentes, de ce point de vue.

Je n’adhère pas du tout à « l’hospitalité inconditionnelle », il n’y a pas plus d’hospitalité ailleurs que chez nous. Non, tous ces prénoms qui traversent mon livre, ce sont des relations construites, une construction que je considère comme un travail. Le voyage est avant tout ce travail-là. Avant l’écriture, avant le début d’appréhension d’une société, réussir à aimer et à être aimé, réussir à créer les conditions d’une relation dans le vide intersidéral qui nous sépare — et que je chéris. Je suis bon à cela, je suis très fort, c’est mon unique vrai talent. L’écriture, la possibilité de transformer le cadre de lumière, les frissons, de ces phénomènes humains en texte, est un dérivé, une conséquence, de ce travail.

Je parle peu des gens, j’apprends à le faire, je ne le publie pas encore. Mais tout ce que je dis de moi, de mon corps, de ce décor, des parois de ces capsules où l’humanité opère, je le dois à ma perception des identités sexuelles, dans leur nombre infini, superposé au nombre infini de constructions sociales. Je fais ce travail que d’autres font en psychanalyse ou par le biais d’ascétismes bouddhistes ou hindouistes. Je suis émerveillé par la solution de chacun, par sa solution sexuelle. Voyager, exister, réussir le voyage ou son existence, c’est réussir à tenir debout au milieu de tant d’identités sexuelles, se resituer de façon permanente au regard de leur infinité. Et être ainsi debout, dans la foule humaine, est enivrant. En treize années de voyage, j’ai appris à me laisser tendrement porter par cette foule ; avec peu de mésaventures, après tout.

Promiscuité chez les nomades, cérémonie initiatrice d’un jeune marié éthiopien, attouchements de chauffeurs omanais : que ce soit au Japon, au Mali, au Laos ou à Oman, chaque rencontre implique-t-elle l’apprentissage d’un rapport inédit à l’Autre du corps et au corps de l’Autre, en dehors de tout surplomb moral (cf. le passage sur l’excision au chapitre 5 d’Hôtel de l’Amitié) ?

Nous avons si peu de temps « sur terre » ; et nous passons tant de temps à ne pas nous rencontrer, parce que chacun cherche d’abord à se rassurer par des pratiques religieuses ou superstitieuses. En Europe, petit à petit, à la religion chrétienne se substitue une « religiosité humanitaire » où l’autre a un statut prédéterminé de victime ou de prédateur. L’éloignement, pendant des périodes longues, permet d’observer ce phénomène : quand on rentre en Europe, les paroles des gens, les phrases, les conversations sont ponctuées de formules dévotes qui ne font plus référence à Dieu mais à la notion de victime et à la responsabilité de chacun dans l’existence de cette victime — au choix, sur toute la planète, les nouveaux croyants n’ont pas de limite géographique dans leur élan justicier.

Cette religiosité irrigue chaque émission sur Radio France Internationale, contribue à rendre les relations en Afrique francophone quasi-impossibles. Car cette parole donne un statut très particulier à l’Afrique. Très tordu. Sommée d’être fière, d’une fierté voulue pour elle de l’étranger, la fierté de la victime qui retrouve sa dignité par ce processus de religiosité post-chrétienne et dont le vocabulaire emprunte à la justice et à l’humanitaire. Le pratiquant a un avis sur tout, se sent responsable du monde qui l’entoure (et en voyage, c’est catastrophique), condamne ou défend ce dont il est témoin. Cela le détourne du combat qui devrait l’occuper : échapper au marché, soulager les travailleurs !

Alors, la moindre des choses, pour un écrivain qui parle du monde, est de déceler, et de désamorcer chaque situation où je pourrais moi aussi me surprendre à être le vecteur d’idées qui surviendraient pour me rassurer, pour me mettre « du bon côté » face à une situation troublante, parce que je viens de cette société « croyante » persuadée d’en avoir fini avec les démons du passé. Ne pas être le vecteur d’idées toutes faites, cela ne veut pas dire ne pas avoir d’avis, cela veut dire apprendre à faire confiance à l’autre quand il tait un sujet, quand il semble ne pas avoir d’avis sur ce sujet. L’humanité est arrivée jusqu’ici, dans une diversité qui va jusqu’à l’ivresse. Accéder à cette ivresse me paraît plus intelligent que de faire le journaliste.

Que ce soit dans Cités en abîme, dans Les Cahiers Dogons ou bien Hôtel de l’Amitié, vous dénoncez la « chape de positivité occidentale », ce que sous-tend le tourisme culturel, au risque de rebuter la bien-pensance d’un certain lectorat. Pouvez-vous étayer ce regard sans concession sur un Occident à l’éthique ethnocide, voire « ethno-phage » ?

Je ne veux pas opposer l’Occident au reste du monde. J’ai parfois, dans d’autres livres, utilisé le terme d’Occident, mais il ne me convient pas. Il met dans le même sac l’Amérique, l’Europe, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, cela ne va pas. Mais ce sont effectivement les voyageurs de cet ensemble de pays qui ont pris l’habitude de dénigrer le tourisme classique, celui qui consiste à prendre son pied dans des endroits « touristiques », à se détendre, à dépenser généreusement parce que c’est les vacances et que l’on compte moins.

L’extravagance, la monstruosité, que pointent mes livres, c’est que ce sont les voyageurs qui dénoncent les méfaits de ce tourisme classique, balnéaire ou sexuel, qui laissent les traces les plus profondes dans les lieux qu’ils traversent, avec leur refus du corps et leur défense hargneuse de la culture, exportations de leurs névroses. Les premiers sont en général concentrés sur les côtes, dans des lieux précis, donnent du travail à tout un arrière-pays, amochissent le paysage mais laissent la psyché locale se faire une raison de leurs grossièretés, car elles existent, en moindre proportions, dans toutes les société humaines. Les seconds sont des policiers en civil, qui quadrillent les plus beaux endroits du monde pour qu’on ne les « dénature » pas. Ils évoluent dans une interaction maximum avec la population locale, ils initient des peuples à leurs propres cultures, car ils ont lu et fait la somme de ce qu’on a écrit sur des sociétés en partie analphabètes. Ils estiment souvent que les sociétés qu’ils visitent n’ont pas les armes pour résister à la modernisation, pour se moderniser « en harmonie » avec leurs traditions, alors ils leurs fournissent ces armes, ils initient à la préservation, ils « sensibilisent » aux droits des peuples (et des femmes, et des enfants, peuples bien distincts). Aussitôt, on voit des écoles se créer, car pour qu’un peuple puisse pérenniser la fierté que les touristes culturels souhaitent qu’il ait de lui-même (leur propre orgueil d’avoir élu cette destination et de se distinguer des dégoûtants touristes en consacrant à ses habitants du temps bénévole), il faut que des enfants soient « armés pour les défis à venir » en étant passés par l’école « occidentale ».

De petites écoles construites avec des fonds associatifs se voient envoyer des livres « pour enfants » ; par le jeu d’un jumelage les enfants du monastère de Majuli en Assam correspondent avec des petits du sud-ouest de la France. L’obscurité scintillante d’une société est perdue. Les touristes culturels arguent qu’il s’agit de cultures mourantes, qu’un tourisme responsable permet de sauver en lui donnant les moyens de résister à la culture dominante du lieu, qui l’aurait absorbée. C’est vrai. Mais ils en précipitent la mort en transformant irrémédiablement l’obscur, le non exprimé, le non conscient, en « culture ». Et cette culture n’est plus que la forme, l’emballage des valeurs qu’elle portait — qui en général n’étaient pas les valeurs de tolérance, de partage et de fraternité, qu’on prête à des peuples rarement pacifiques.

Un passage d’Hôtel de l’Amitié a singulièrement retenu mon attention : votre voyage en Pologne à 19 ans, cet épisode ô combien signifiant de l’eau de douche non potable que vous ressentez « comme un autre corps parce qu’elle était une altérité que je ne pouvais pas ingérer ».  Diriez-vous qu’au-delà de leur dimension descriptive, anecdotique, vos livres renferment une certaine philosophie (ethnologie peut-être, difficile de trouver le mot adéquat) du dehors, de l’extériorité ?

Oui, mais ce n’est pas à moi de le dire ! La passivité de mon corps, dans mes récits, sa capacité à subir, à se laisser emporter, « enlever » comme je le rêvais enfant (je voulais qu’on m’enlève sur le chemin de l’école, qu’on me drogue, et j’imaginais sortir de l’évanouissement avant la fin d’un long voyage vers le sud sous le toucher de rayons de soleil plus acérés que ceux de mon point de départ), tout cela est une façon de célébrer la sensibilité, et sa transmission, l’entreprise la plus noble et la plus fragile dans la capacité d’une société à se survivre, à se conduire vers l’avenir. Toute autre cause, dans mes livres, me semble anecdotique par rapport à celle-là, abordée dans Cités en abîme.

Ce phénomène, qui se joue en famille, est le plus ténu et le plus émouvant qui se puisse observer. Ce qui fait très peur, en France, c’est que le temps imparti à la famille est devenu infime en comparaison de celui qui est donné à la société (école, télévision, internet). La sensibilité que j’évoque est celle qui permet d’accéder à l’ivresse dont je parlais tout à l’heure — l’ivresse de partager des frissons. Elle est la capacité à reconnaître, en émotion, le génie du grand théâtre des hommes, de tous les jeux d’architecture et de lumière qu’ils inventent, et des corps qu’ils y font jouer. Pourvu, pourvu que cette connexion de tous au grand marché ne dure qu’un temps, que ce ne soit qu’un désagrément de technologie balbutiante, et que les enfants du futur frissonnent aussi au grand théâtre d’ombres.

Un paragraphe (page 164) glisse imperceptiblement du « je » vers le « on » et, surtout, la dimension fragmentaire de Cités en abîme (mettant en scène une espèce de « je » éclaté, étoilé aurait dit un certain Barthes) : pour vous, voyager ne relèverait-il pas d’une pulsion de dépossession (cf. la « pulsion de possession » dans Hôtel de l’Amitié, page 37), pulsion allant contre toute forme de crispation identitaire et sociale ?

Oh, oui, « je étoilé », moi qui vis désormais en étoile autour du Sultanat d’Oman. Je, étoilé jusqu’à ma tendresse pour un certain racisme ; le racisme est une vérité qui m’émeut toujours, qui me rassure quant à la séparation des mondes. Comme dans toute société en dehors d’Europe on hait ce qui est plus foncé que soi. Comme un Chinois, dans son refus du paraître, dans la rusticité de ses gestes, est un point d’interrogation en Afrique. Dans Cités en abîme, je m’identifie aux Arabes du Golfe, si peu préparés à appréhender l’ailleurs, l’Asie, circulant dans des bulles climatisées, fiers de leur statut économique et susceptibles du si peu de légitimité de ce statut, en dehors de la vente d’hydrocarbures, évitant de comparer leur action sur terre à celle des travailleurs indiens qui construisent et font tourner leurs pays. Quand on les comprend, et tant qu’on ne les subit pas directement, on éprouve de la tendresse pour des comportements détestables, c’est exactement comme l’indulgence qu’on a pour l’incivilité d’un enfant dont on est parent ou cousin, on se dit quel petit con, on l’aime quand même. Effacer, camoufler, rejeter, abolir le racisme, c’est plonger la tête la première dans la névrose !

Certains paragraphes de Cités en abîme relatent de façon très allusive et ponctuelle, par un savant jeu d’échos, de correspondances, votre enfance en Loraine, la maison d’été familiale en Provence (Monessargues), votre grand-père décédé, le « monde mort » (je cite) de la France, etc. : est-ce par pudeur, pour échapper aux pièges de l’autobiographie ou pour justifier les origines de votre désir frénétique de l’ailleurs ?

J’en parle peu parce que j’y suis peu, et quand j’y suis, je ne vois pas le jour tellement je concentre mes activités. Ma vie est faite d’allers et retours, je ne ressens plus de dépaysement, il ne m’est pas étrange d’avancer vers une bouche de métro dans Paris au lendemain d’un long séjour sous un autre climat et dans une autre langue. Je trouve les gens gentils et disponibles, en province, à Nancy notamment. Les Lorrains prennent le temps de répondre, au téléphone, ne vous laissent pas sans réponse à la raison de votre appel.

Je ne ressens pas de dépaysement, mais je ressens un certain exotisme, je me surprends à étudier des gestes qui n’ont aucune raison d’attirer l’attention quand on vit au sein de cette société parce qu’ils sont les nôtres ; je constate, en étant ému par des éléments climatiques, que je ne suis plus habitué à la noirceur, à la matière épaisse de l’écorce des arbres, leurs formes torturées dans les vergers ; je me méfie des herbes hautes et coupantes et j’ai peur des moustiques. Je trouve les gens beaux, souffrants et beaux, mon pays me donne des envies d’humanitaire.

Il faudrait systématiquement se méfier des vocations humanitaires qui s’épanouissent en direction de l’étranger. Le statut de celui qu’on aide dans un pays coloré me paraît trop simple, trop beau, trop loin de la difficulté d’aider son prochain, pour pouvoir contribuer au travail de désamorçage des avis impérieux que l’Europe envoie avec nous. Aider dans la grisaille de son pays, en y reconnaissant les zones de souffrance, me paraît être le premier pas vers une démarche honnête.

Fort de vos immersions dans le monde musulman (les Peuls, les Rohingyas, les Musulmans d’Oman, etc.), vous célébrez la « profonde humanité des intuitions islamiques », son « génie d’avoir développé un système sans image et une construction psychique où des espaces de liberté sont préservés par une absence de mise en mot ».  Serait-ce pour épingler l’islamophobie ordinaire, quelle qu’elle soit, nationale ou internationale ?

Non, tant que les attentats de combattants musulmans ne provoquent pas de manifestations massives de musulmans à travers le monde, systématiquement, après chaque attentat, l’islamophobie correspondra à un reproche fait aux musulmans de ne pas se décider à se distinguer nettement des combattants. Cela devrait être spontané, un immense mouvement de dignité, aucunement destiné à rassurer le reste du monde, une protestation idéologique claire, interne aux courants islamiques — donc sans aucune considération du problème israélien, extérieur à cette question de dignité. L’islamophobie n’aurait alors plus aucun sens.

Je ne la partage pas, bien au contraire, ce que vous citez est bien mon admiration devant la réalisation d’un possible humain : il existe un monde, dans sa vastitude et dans sa diversité au sein de cette vastitude, qui ne visualise, mentalement, pas les mêmes choses, refuse d’en visualiser un certain nombre, et compartimente ses perceptions de façon différente. Cela a des conséquences merveilleuses et douloureuses, dans des proportions égales au merveilleux et au douloureux, carcéral, des espaces mentaux européens. M’y laisser emmener, prendre par la main, par des amis musulmans, est à ce jour l’exploration d’altérité la plus complète que l’on m’ait offerte, bien plus généreuse qu’en milieu bouddhiste ou animiste, n’en déplaise à la fois aux islamophobes et aux touristes culturels ! Je continuerai, dans mes livres, à célébrer la proposition musulmane.

Jeûne parmi les Dogons, allergies aux acariens, crises de paludisme et de dengue, absorption d’un « sachet de pan à chiquer », etc., seriez-vous un tantinet masochiste (rires) ?

(Rires aussi)

Ces éléments maladifs sont presque des personnages, ils apparaissent et réapparaissent au même titre que les prénoms d’êtres chers. Je me passerai bien de tout ce poids du corps. J’évoque peu le ventre, j’ai tout attrapé, et je traîne toujours une grande fatigue. Le voyage est une démarche dure, rare sont les jours de très grande forme. Ma forme est intellectuelle, car je me réjouis de tout ; relativement peu souvent physique

Malgré tout ce que les moustiques m’ont fait souffrir, je ne m’en protège plus, ils sont trop nombreux dans les zones où je circule ; ils sont des nuages qui se déplacent avec des formes comme celles, si fascinantes, des boules de moineaux qui se contractent et se désagrègent l’instant d’après. Cités en abîme est un livre de pluie et de boue. C’est une réalité, un certain nombre de pays sont construits sur de la boue. Au Bangladesh ou dans l’ouest du Myanmar, des collines s’affaissent en saison des pluies, comme de la gelée. Dans les plaines, l’occupation de l’espace par les hommes est un savant agencement de trous d’eau qui permettent de maintenir l’équivalent des parties creusées en terres émergées.

La musique semble occuper une place centrale, prépondérante, dans votre vie (cf. page 59, le DJ Shinomiya, vos compositions enregistrées à Bamako, les chansons éthiopiennes, etc)…

La musique, et les sons, tous les sons, sont de plus en plus, pour moi, des éléments de matérialisation de l’espace, plus encore dans mon prochain récit, pour lequel je suis encore en terre impaludée. Je n’ai pas de formation musicale. Au Mali, j’ai composé, à l’oreille et à la voix, pour un ensemble traditionnel, avec les si belles cordes du désert que sont le n’goni, petite guitare à trois cordes, et le soukou, le violon peul.

Dans mon inscription dans un pays, une ville, et donc dans ce qu’ils apportent à l’écriture, ces éléments interviennent de la même façon que mes créations visuelles, exploration photographique des phrases trouvées dans l’intérieur de sacs en papier, fabriqués à partir de copies d’examens usagées, que j’ai collectionnés dans les marchés du Bangladesh, ou disques de plexiglass et de dentelle électro-lumineuse fabriqués dans les ateliers d’auréoles bouddhiques pour les statues géantes de Bouddha au Myanmar, ou encore collection de mots, objets de mails collectés à la faveur d’un bug dans un cybercafé du Mali pendant cinq semaines, exploration d’une représentation de zébus colorés avec les nomades peuls. Sur le moment, je crois à ce que je fabrique, et puis je n’y crois plus, en réalité, une fois la chose réalisée, parfois exposée, je comprends que je construisais mon rapport au pays, forcé d’apprendre un début de langue pour avancer.

Chez vous, le désir d’écrire est-il antérieur, consécutif ou ultérieur, au désir de voyager ?

Aussi loin que je remonte les deux sont là. Je m’enfermais pour écrire un livre entre onze et treize ans. Je me servais d’une machine à écrire électrique, qui gardait en mémoire une ligne entière ; on pouvait revenir en arrière une fois sur la ligne et corriger. Il était inconcevable de fermer une porte à clé chez mes parents (il n’y a d’ailleurs plus de portes chez eux aujourd’hui). Pour éviter qu’ils entrent et lisent la page en cours, j’avais disposé ma table de façon que la prise soit brutalement débranchée, et ainsi la mémoire perdue, si ils ouvraient sans prévenir. Je crois que cela a fonctionné, j’ai réussi à ne pas être lu. Stefan Wul, l’écrivain de science-fiction dont j’étais fan à treize ans, a lu ce que je lui avais envoyé et m’a reçu pour un déjeuner et une après-midi chez lui, un début d’été. Il était orthodentiste, j’ai été cruellement déçu par sa vie, sa maison, son jardin.

Le voyage a toujours été là mais pas dans sa dimension de déplacement. Toute mon enfance je me suis imaginé des maisons, des habitats lointains, mes parents (de théâtre et d’architecture) m’ont toujours encouragé à les décrire. Chaque partie de mon enfance correspond à un lieu de vie, pensé pour l’avenir. Souvent dans des replis de relief sec. Aujourd’hui, je n’ai plus de lieu, je n’habite nulle part, je n’ai plus de « chez moi » (j’en ai eu en Afrique) et je vis sous la pluie, avec les acariens !

Pouvez-vous me parler de cet apparent paradoxe : un rejet du diktat de l’image dans les sociétés de surconsommation et de l’autre votre formation/expérience en tant que photographe ?

Ce que je pointe, et qui ne change aucunement mon rapport à l’image et mon intérêt pour les images, mon envie de voir, de trouver, de sélectionner, des centaines, parfois des milliers d’images selon la commande, c’est la façon dont un système marchand précis pousse à l’éradication de la sensualité, en séparant les êtres, chacun pris dans ses préoccupations consommatrices, tout en se servant de la sensualité qu’il confisque pour en charger les images qu’il crée pour nous revendre des objets. Je dis « il » mais il ne faudrait pas, car cela personnifie ce système, derrière lequel je ne pense pas qu’il y ait de volonté humaine : tout le monde y est perdant. Je me demande tout de même si les publicitaires ne sont pas cyniques et conscients de ce avec quoi ils jouent : pousser à désirer des corps pour détourner ce désir vers des objets. Dans les mondes qui ne sont pas soumis au régime publicitaire, les variations de sensualité au grand jour sont infinies : lèvres jointes des amis Surma dans la calebasse de bière de sorgho les jours de marché, bras passé par dessus l’épaule et doigts qui caressent le lobe de l’oreille quand on discute en se promenant, on ne se connaît quasiment pas mais on dort enlacés, en Asie ou en Afrique on ne sait pas s’endormir seul. Il faut être aveugle pour ne pas observer, quand une société se laisse gagner par l’image publicitaire, la disparition progressive de ces promiscuités, les êtres doivent être isolés dans leurs envies de possession, leur frustration sensuelle doit tendre leur attention vers des images qui font croire qu’on va vraiment leur vendre ce qui leur manque.

La puissance publicitaire ne tiendrait pas aussi fortement seulement par le talent pervers de ses communicants. Ses victimes, nous tous, nous serions déjà retournés contre les images menteuses (qui promettent autre chose que ce qu’elles vendent) si une nouvelle religiosité, sans Dieu mais avec des dogmes tout aussi puissants, ne soutenait pas la blancheur, l’innocence de la création publicitaire : « Ah, vous y voyez autre chose ? C’est donc vous le coupable, le pervers, qui n’adhérez pas à l’innocence. »

Rien de tout cela n’empêche d’aimer les images et la photographie, quand elles ne sont pas des putes qui ne veulent pas coucher.

Pour conclure, abordons votre rapport au don, à l’argent, aux biens, et le fait que vous rentriez en France pour amasser de quoi donner aux gens pauvres que vous croisez…

Je ne m’estime aucun mérite, je fais cela pour moi, comme les bouddhistes se servent du bénéficiaire d’un cadeau pour se détacher d’un objet de plus, pour défaire un lien de plus avec l’irréalité du monde. Je donne beaucoup, je le fais avec le même plaisir de consommation que d’autres gens ont à s’acheter des choses après un Noël ou un anniversaire généreux. Je m’achète des choses pour les autres. Je voyage avec des valises bourrées, je jongle avec la tolérance des compagnies aériennes, je n’en reviens pas du nombre de kilos et de bagages à main pesant des enclumes que je parviens à faire passer. Au fil d’un séjour, c’est un bonheur de voir cette masse s’alléger.

C’est le secret du voyage, et c’est un secret pour la traversée de l’existence. Quand on a pris goût à ne rien posséder, ou à posséder brièvement pour doubler son plaisir en redonnant, on ne voit pas comment on pourrait revenir en arrière, s’acheter des choses, des habits, des disques, quel ennui, quelle solitude !

Antonin Potoski 2011