Le voyageur permanent 

Par Michel Vagner 
L'Est Républicain 
16 avril 2011 

La malaria, la dengue, un poignet retourné lors d’une chute de vélo au Myanmar (la Birmanie)… Rien n’arrête Antonin Potoski, le photographe et écrivain lorrain qui a fait du voyage son mode de vie. « Je vis en déplacement depuis treize ans », confie l’auteur de « Cités en abîme » qui vient de paraître chez Gallimard. Son « actualité » veut aussi que les photographies prises par des villageois Dogons avec son premier appareil numérique sur la falaise de Biandagara continuent de vivre en étant éditées sur la nouvelle application i-Phone du Musée du Quai Branly, à l’occasion de l’exposition justement consacrée à cette civilisation (jusqu’au 24 juillet). « Le Mali », dit-il, « est finalement le dernier endroit où j’ai habité, où j’avais un ‘’chez moi’’ avec des affaires. Depuis, je n’ai plus que des valises, et mon ancrage en Afrique sahélienne s’est transformé en balancier entre Asie et Corne de l’Afrique, entrecoupé de passages professionnels en Europe ». Et de quelques visites familiales, comme son dernier Noël « enchanté » à Dommartemont, en Meurthe-et-Moselle : « J’ai eu la chance d’être conduit et déposé, avec mon énorme bagage, devant la maison par le chasse-neige municipal », témoigne ce fils d’un professeur de l’École d’architecture de Nancy, qui a fait sa coopération à Bamako, à sa sortie de l’École Nationale Supérieure de la Photographie.

Réalisateur de documentaires pour France Culture, chez les Dogons et en Indonésie, en résidence d’écriture à Kyoto au Japon où pendant six mois il a posé chaque soir son deux roues contre un arbre sans jamais l’attacher, et sans jamais se le faire voler, Antonin Potoski raconte ses pérégrinations birmanes, bangladaises, omanaises, madrilènes, éthiopiennes, indiennes, nippones… dans un récit très personnel et vibrant de cette « envie du monde » qu’il évoque avec chaleur : « J’aime les régions où l’on est encore trop occupé pour suivre et désirer la mode, où l’on ne connaît pas les marques, où les journées de travail sont difficiles mais où, les soirs, les humains ne sont pas encore isolés les uns des autres par des écrans, par la télévision ou par internet », insiste-t-il.

Le voyageur permanent ne se cherche pas d’alibi, ni ne considère ses tribulations comme une fuite, ou un évitement : « Ma vie est ainsi faite : il s’agit d’habiter l’humanité ». assure-t-il, « quand on apprend à se situer, à se resituer, à chaque instant, au milieu de tant d’identités différentes, on est empreint d’une matière humaine, comme d’un langage, une manière de sonder en soi et dans les autres qui devient presque de l’ordre de la respiration, du réflexe. Ainsi, après tant d’années, je ne m’estime plus en voyage mais dans la traversée de cette forme humaine ». Antonin Potoski s’est débarrassé en chemin de l’arrogante « responsabilité » que les Européens en voyage se croient avoir envers le monde, note-t-il. Et il épingle les touristes qui ne veulent pas être assimilés au « tourisme de masse ». « Ce sont les plus malsains », selon lui : « Il ne faut jamais se sentir meilleur. Quand il m’arrive de circuler dans des lieux touristiques comme à Bangkok, quand dans une rue encombrée d’étalages de gadgets ma progression est ralentie par des messieurs et des dames en tenues ridicules, je m’interdis de m’estimer ‘’plus chic’’, je m’interdis de mépriser ce tourisme bon enfant et plutôt généreux dans la dépense ». Son conseil à un jeune qui voudrait comme lui découvrir la planète : « Je lui dirais de se livrer, pieds et poings liés, à la foule, d’oser la passivité et d’observer, par l’intérieur de son corps, ce que l’on fait de lui, jusqu’où on l’emmène : l’humanité est bienveillante, tout lui sera offert ».